L’été le plus long
J’étais partie deux jours plus tôt que prévu. Je m’étais dit que la seule façon de passer à autre chose était de m’éloigner de toi: loin des yeux, loin du cœur, dit-on… Je n’étais donc qu’à un trajet de train de t’oublier.
C’est ce que je croyais à ce moment-là.
Si la distance était suffisante pour cesser d’avoir des sentiments pour toi, je t’aurais déjà oublié 6000 fois: une fois par kilomètre d’écart. Mais me voilà devant mon piano à jouer des airs qui me rappellent tes yeux, ton sourire, la douceur de ta barbe ou cette façon que tu as de relever les sourcils puis de les rebaisser aussitôt à la fin d’une phrase.
Je me rends bien compte que je n’ai pas de contrôle sur mes sentiments. J’ai tenté de me plonger dans le travail pour me vider l’esprit, mais cette tactique que j’ai l’habitude d’utiliser chaque fois que ma vie personnelle fout le camp a eu l’effet inverse.
J’ai donc décidé de me lancer dans le jardinage.
Ça tombe bien, car la ville m’a téléphoné ce matin pour m’annoncer que j’étais l’heureuse locataire d’un jardinet communautaire. J’attendais ce moment depuis sept ans… Je ne pensais jamais que mon tour viendrait. Quel excellent timing!
C’est avec l’énergie du désespoir que j’ai saisi ma pelle et que je me suis mise à retourner la terre de mon rectangle désigné. Yvan, mon voisin de jardin, a tout de suite senti la passion pour l’agriculture qui m’habitait:
« En tout cas, ta terre va respirer en titi ! »
Oh que oui. Cette terre n’aura jamais été aussi fluffy de toute sa vie.
Yvan a également été amusé par le nombre impressionnant de plants de piments et de tomates que j’ai planté:
« C’est beaucoup, beaucoup de piments p’is de tomates, ça! »
Mets-en, mon Yvan. Je vais en cultiver en criss, des piments p’is des tomates. Et attends de voir mon carré de camomille… Je ne ferai plus jamais d’insomnie!
J’ignore si je parviendrai à t’oublier cet été, mais une chose est sûre: je vais empoter des légumes en tabarnak! Je t’en apporterai un pot quand on se reverra en septembre.
Tu préfères les cornichons à l’aneth ou la confiture de fraises?
Virginie Cloutier-Naud, 18 juin 2026










