L’Orchestre symphonique de Québec présentait Un Américain à Paris, mercredi 22 avril, à 20h00.
Cette soirée « en jeans » — Tout le monde en jeans, y compris les musiciens! — était dirigée par le directeur artistique de l’OSQ, Clemens Schuldt, et mettait en vedette le violoncelliste allemand Julian Steckel.
Comme à mon habitude, j’ai lu la note de programme, écouté diverses versions des œuvres au menu… Puis, trois jours avant le grand soir, j’ai reçu un message d’une cruauté sans nom qui a plongé ma tête dans un brouillard mental épais. Comme si cette personne avait délibérément voulu saboter toute l’anticipation, tout l’enthousiasme et toute la joie que je ressentais à l’idée d’assister à ce concert. Le choc fut si brutal que je n’ai pas été capable de fermer l’œil de la nuit.
Deux jours plus tard, on m’annonçait le décès de ma belle-mère, Céline, que j’adore. Puis, j’ai passé un après-midi en larmes à tenir la main de mon amie Élizabeth qui devait dire adieu à sa petite Odile, trop malade pour poursuivre son parcours sur cette terre.
J’ai tellement pleuré cette semaine, vous n’avez pas idée.
C’est donc d’un pas lourd que je me suis dirigée vers le Grand Théâtre de Québec le soir du 22 avril. Si trois jours plus tôt je flottais sur un nuage, ce soir-là, j’étais submergée par la vague de l’existence. On dirait toutefois que le fait d’avoir vécu autant de chagrin, d’avoir partagé une connexion humaine unique avec Élizabeth, de m’être repassé en tête les dernières discussions avec ma belle-mère et d’avoir vu la vie disparaître sous mes yeux a ouvert mon cœur sur celui des autres.
Parmi tous les spectateurs présents ce soir-là, il y avait d’autres âmes en peine, d’autres cœurs brisés, d’autres humains épuisés par les responsabilités d’une vie fort remplie… Non, tout le monde n’entre pas dans une salle de concert avec la concentration d’un pilote de ligne en pleine manœuvre d’atterrissage. Je ne vais donc pas vous parler des subtilités de l’interprétation des musiciens qui étaient sur scène, parce que ce n’est pas ce que le spectateur moyen a apprécié. La vitesse du second mouvement? L’expressivité du soliste? La sensibilité du chef? Vous ne trouverez rien là-dessus ici.
En revanche, vous trouverez l’essentiel.
C’est éprouvant de mettre les pieds dans un lieu de réjouissance quand on a le cœur en miettes. J’ai dû trouver la force de me concentrer uniquement sur la musique pour oublier l’humain qui avait subitement oublié d’avoir de l’empathie pour moi trois jours plus tôt. Un humain imparfait comme nous tous qui a probablement eu peur et qui s’est défilé. Je lui ai déjà pardonné sa fragilité, soyez sans crainte. Mais à cet instant précis, il se tenait droit devant moi, dans mon esprit, comme un paravent qui me séparait de cet art que j’aime par-dessus tout. Il n’était toutefois pas question qu’il brime mon bonheur une seconde de plus.
Car sur scène se trouvaient d’anciens collègues d’université et des amis. Des musiciens que j’ai connus lorsqu’ils étaient encore des bouts de choux avec des jambes trop courtes pour atteindre les pédales du piano. Des fillettes avec de mini-violons. Des gamins qui n’en avaient pas grand-chose à faire de pratiquer. De futurs musiciens qui, aujourd’hui, brillent par leur talent et leur passion contagieuse pour cet art pas toujours facile.
C’est là que ma peine a cédé la place à l’émerveillement.
Pourquoi aller au concert? Pourquoi payer pour écouter de la musique classique dans une salle alors qu’on peut l’écouter dans le confort de son foyer?
Parce que l’art vivant est avant tout un puissant liant social. Un pansement sur nos blessures, une couverture enveloppante, une pause de la vie trépidante et imprévisible qui nous attend à l’extérieur des murs de la salle de concert. Le temps ne s’arrête pas souvent: il faut entrer dans l’antre du dragon pour le sentir se figer et nous permettre de souffler un peu.
Et puis on sort de cette pause quantique le cœur plus léger, les neurones en place, le système nerveux rassuré.
-Je m’appelle Virginie Cloutier-Naud, je suis un petit cœur qui bat… et vous jouez pour moi.
Crédit photo: OSQ
***Merci à l’OSQ pour l’invitation: j’espère contribuer, par ma plume, au rayonnement de votre magnifique orchestre. Vous trouverez un compte-rendu plus traditionnel (quoique…!) dans le magazine Allô Vedettes.
…Et merci au magazine Allô Vedettes de me donner la chance de parler de musique classique! Je sais que ce n’est pas votre créneau habituel: merci d’oser 😉










