Je n’avais pas planifié de te parler ce soir-là.
J’avais simplement suivi la foule qui m’avait poussée à l’intérieur d’un minuscule bar. Lutter contre son mouvement aurait été plus difficile que de me laisser porter par le courant, alors je ne me suis pas débattue. J’étais seule et je n’avais pas de plan après le spectacle qui venait de se terminer, j’avais donc commandé une bière et m’étais faite toute petite dans un coin pour écouter les deux musiciens qui se trouvaient sur scène.
Je ne me sentais pas particulièrement à l’aise, coincée entre les gens qui me bousculaient du coude à l’occasion. Je ne voyais pas le pianiste et j’apercevais à peine la tête du chanteur qui se produisait sur la petite scène baignée d’une lumière bleu royal, mais j’entendais bien la musique. Je m’étais dit que j’allais terminer ma bière et quitter l’endroit dès que la prestation tirerait à sa fin. J’avais une vingtaine de minutes de marche devant moi avant de retrouver mon lit qui m’appelait; la journée avait été longue.
Le spectacle se conclut alors que mon verre était encore plein à ras bord. J’étais donc restée debout et j’avais observé la foule. Des admirateurs s’étaient dirigés vers le chanteur. Je les regardais prendre des photos avec celui-ci et lui faire signer des autographes. Je me demandais si je devais aller lui dire un « j’aime beaucoup ce que vous faites », mais je n’arrivais pas à imaginer une phrase qui ne sonnerait pas creuse et clichée, alors j’ai vite abandonné cette option.
Puis, je t’ai vu. Tu étais à une dizaine de mètres de moi, devant la scène.
Je croyais t’avoir manqué, cher pianiste de l’ombre. J’étais certaine que tu avais quitté la salle depuis plusieurs minutes déjà. Même si je n’avais pas planifié de te parler ce soir-là, une petite voix me disait que je devais le faire.
Merde.
Mon verre était à moitié vide. Je savais que si je le terminais, je perdrais le courage de t’aborder et je quitterais la soirée le cœur rempli de regrets. Je n’avais plus le choix : je devais foncer.
Les mains moites, les yeux ronds de terreur, je me suis frayé un chemin vers toi entre les quelques personnes encore présentes. Incapable de faire preuve d’agilité dans ma démarche, j’ai maladroitement interrompu la conversation que tu avais avec deux de tes amis pour me présenter. Dès que tu m’as accueillie dans ta bulle, j’ai subitement cessé d’être nerveuse. Je me suis sentie étrangement calme, à l’aise, même si je n’avais rien d’intelligent ou même d’intéressant à te raconter. Ce sentiment de bien-être m’a prise par surprise, si bien que je ne savais plus comment agir. Je t’ai écouté avec attention et j’ai observé les gens qui venaient te serrer la main un à un.
J’aurais voulu te parler davantage, mais j’étais l’inconnue parmi ton cercle de connaissances et je ne voulais pas m’imposer. Après tout, c’était toi la vedette de la soirée et je me devais de respecter ton instant de gloire fort mérité.
J’ai donc cédé ma place aux curieux, j’ai déposé mon verre vide sur le comptoir du bar, j’ai attaché mon manteau et je me suis dirigée vers toi une dernière fois pour te saluer. Puis, nos regards se sont croisés le temps d’une longue seconde. Je n’avais jamais remarqué la couleur de tes yeux.
Bleu.
J’ai quitté la soirée le cœur léger, l’esprit en paix. Chaque flocon de neige semblait tomber exactement au bon emplacement, chaque brise de vent faisait tournoyer mes cheveux dans une valse parfaitement chorégraphiée : tout était à sa place.
Ce n’est qu’en me blottissant dans mes couvertures que j’ai réalisé que j’avais envie de te revoir. Que j’aurais voulu rester un peu plus longtemps à tes côtés ce soir-là pour découvrir ce qui se cachait derrière ce doux regard que je n’arrivais pas à effacer de ma mémoire.
Depuis, j’espère qu’un jour, peut-être, je te reverrai… qui sait.
(Cette nouvelle fait partie de la mini-série littéraire Récits de voyages solitaires: https://virginiecnaud.com/recits-de-voyages-solitaires/)
Virginie Cloutier-Naud, 5 mars 2026, Montréal










