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Vie antérieure – L’oeil de la tempête

J’ai toujours su que ma vie tiendrait dans une valise.

Peut-être deux, tout au plus.

J’ai choisi l’écriture et la musique comme façon de gagner ma vie pour partir là où je voulais quand bon me semblait.

Do-Sol-Mi-Fa-Sol-La-Fa-Sol…

Pour fuir quand j’étouffais.

Ré-Mi-Si-Do-Fa-Sol…

Pour conquérir le monde extérieur par manque d’emprise sur mon propre monde intérieur.

Do-Sol-Mi-Fa-Sol-La-Fa-Sol-Ré-Mi-Si-Do-Fa-Sol…

La même mélodie tournait en boucle dans mon esprit pendant que mon regard se perdait dans le paysage anglais qui défilait à travers la fenêtre du train.

Do-Sol-Mi-Fa…

J’étais loin de chez moi. Si loin que je n’arrivais plus à me souvenir d’où je venais.

Sol-La-Fa-Sol…

Quand les parents ne sont plus, quand les amis se dispersent, quand les amours se transforment et partent vers de nouvelles contrées, que la vie nous appelle aux quatre coins du monde: que devient ce « chez-soi »? Une adresse postale? Une langue? Un visage?

Do-Ré-Si

De retour dans mon petit appartement temporaire du centre-ville de Glasgow, j’avais enfilé mon pyjama le plus confortable et je m’étais blottie sous une couverture douce, mais légère. Si le mercure était beaucoup plus bas qu’à Londres, il faisait tout de même un peu trop chaud à mon goût entre mes quatre murs.  

Mi-Fa-Ré

Le réfrigérateur était plein, une bouteille de rouge m’attendait sur le bord de la fenêtre, j’avais allumé des bougies au parfum de vanille. Tout allait bien, en apparence.

Ré-Mi♭-Do

Mais j’étais épuisée. J’avais passé la semaine en mode « traduction simultanée »: j’écrivais à mon frère en français, à mon mari en portugais et je donnais deux conférences en anglais. J’avais l’impression de ne plus être capable de parler aucune langue convenablement.

Do-Ré-Si

Je me sentais seule, mais seule. Si seule.

Pour la première fois depuis fort longtemps, personne ne m’attendait nulle part.

En fait, je réalisais à ce moment précis que personne ne m’attendait nulle part depuis longtemps.

La vie ne s’était jamais arrêtée. À chacun de mes départs, elle poursuivait son cours, avec ou sans moi. Ça lui était égal, à la vie, que j’y sois ou non.

Dans quelques jours, j’allais rentrer chez moi à Montréal dans une maison vide. Les enfants seraient à l’école pendant que Rodrigo serait enfermé dans son bureau, concentré sur son travail d’architecte. J’allais m’enfermer, moi aussi, dans mon bureau pour fignoler l’orchestration qu’attendait mon client pour le lendemain soir. J’allais prétexter être débordée de travail pour ne pas m’éterniser à table et retourner m’enfermer dans ma forteresse. Une mauvaise habitude que j’avais prise pour éviter d’affronter la réalité.

La-Si-Sol, Fa-Sol-Mi, Mi-Fa-Ré, Ré-Mi-Do.

J’allais, une fois de plus, ressentir ce vide abyssal qui m’engloutissait depuis plus longtemps que je ne voulais me l’admettre. Peut-être était-il temps d’être courageuse?

J’avais beau posséder une maison, une voiture, un mari et prendre soin de deux enfants, un chien et deux chats… Ma vie ne tenait que dans une valise.

Peut-être deux, tout au plus.

Virginie Cloutier-Naud, 24 juin 2026

virginyc

virginyc

Auteure, journaliste, rédactrice, pianiste, enseignante et compositrice basée à Montréal, Canada.

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